Le canyon de la Maglia : « une histoire sans fin » par Michel Rostagni
Je suis né à 300 mètres du canyon de la Maglia il y a bien longtemps. Si les dieux du canyon ont été bienveillants à mon sujet, le chemin qui m’a conduit à devenir guide de canyoning ne fut pas un long fleuve tranquille. Mais j’oubliais de me présenter : je m’appelle Michel Rostagni. Je suis le papa de Dorian Rostagni, celui qui me remplace désormais auprès de nos clients avec un succès certain.
Reprenons depuis le début pour placer le canyon de la Maglia au centre de la géologie et de la climatologie de la vallée de la Roya : un livre ouvert unique dans les Alpes du Sud. Sa structure actuelle est le résultat d’une épopée monumentale de près de 300 millions d’années, marquée par l’histoire de la Téthys, le choc violent de deux continents, et le travail acharné des glaciers et des rivières.
🌍 300 millions d’années de géologie dans la Vallée de la Roya
Tout commence il y a environ 280 millions d’années. La chaîne de montagnes primaire finit de s’éroder, laissant un socle de granites et de gneiss : c’est le cœur du massif de l’Argentera-Mercantour.
À la fin du Permien et au Trias, la région subit un climat aride. Des sédiments volcaniques et continentaux se déposent, riches en oxydes de fer, donnant naissance aux célèbres pélites rouges. C’est sur ces dalles rocheuses tendres et lisses que les hommes de l’âge du Bronze graveront plus tard les célèbres œuvres de la Vallée des Merveilles.
Durant le Jurassique et le Crétacé, l’océan Téthys s’ouvre et submerge la région. Des centaines de mètres de sédiments calcaires et de marnes se déposent. On retrouve ces sédiments marins dans les impressionnantes barres rocheuses de la moyenne et basse vallée, visibles autour de Saorge, Fontan ou Breil-sur-Roya.
À l’ère Tertiaire, la plaque africaine remonte et percute la plaque eurasiatique. C’est l’orogenèse alpine (la naissance des Alpes). Ce choc colossal compresse la région comme un accordéon :
Le plissement des roches : Les sédiments marins calcaires se plissent violemment. Des portions entières de montagnes glissent et viennent chevaucher d’autres terrains, inversant parfois l’ordre logique des couches géologiques.
La sculpture quaternaire : Le travail final commence au début de l’ère Quaternaire avec les cinq glaciations majeures qui formeront le paysage actuel de la Roya : le Danube, le Günz, le Mindel, le Riss et le Würm.
Le rabotage des glaces et le Würm
Lors des dernières grandes glaciations, notamment le Würm, de longues langues de glace descendent du massif du Mercantour. Le glacier de la Roya rabote le fond de la vallée supérieure, créant des profils typiques en « U » et laissant derrière lui des verrous glaciaires et des lacs d’altitude, comme autour du mont Bego.
La naissance des canyons de la Roya
À la fonte des glaces, le débit de la Roya devient dantesque ! Chargée de sédiments abrasifs, la rivière entaille verticalement le relief calcaire à une vitesse géologique record.
Une petite anecdote de guide : Je travaille aujourd’hui sur les conséquences de la tempête Alex avec l’Université de la Sorbonne, et en particulier avec le Professeur Éric Fouache. L’année dernière, lors d’un séjour scientifique qu’ils effectuaient dans notre Gîte d’Étape à Breil-sur-Roya, le professeur m’a appelé à 19h : « Viens vite Michel, j’ai quelque chose à te montrer ! » Je le suis juste en dessous du gîte. Là, il me fait observer des alluvions vieux de 12 000 ans, mis au jour par les crues de la tempête Alex en 2020 !
Là où la roche est dure, comme dans la Maglia, l’eau crée des canyons profonds, étroits et spectaculaires.
Là où la roche est plus tendre, comme les marnes, la vallée s’écarte, créant des bassins plus ouverts propices à l’installation des villages, comme à Breil-sur-Roya.
Le plus étrange concerne la basse vallée de la Roya : il y a 6 millions d’années, la Méditerranée s’est presque entièrement asséchée. Le fleuve de la Roya a alors creusé un canyon sous-marin extrêmement profond pour rejoindre le niveau de la mer, alors situé bien plus bas.
L’histoire du vallon de la Maglia
Historiquement, avant d’être mondialement connue pour le canyoning, la Maglia désigne d’abord un vallon, un quartier de montagne et une forêt suspendue au-dessus de Breil-sur-Roya. Le terme qualifiait les installations pastorales, les clairières exploitées et les anciennes granges (li gron d’a Maglia).
En vieux langage alpin, la racine s’est fixée pour désigner ce secteur spécifique d’exploitation forestière et d’élevage. Il faut donc privilégier la piste latine Macula, qui a donné Maglia en ligurien.
🧗 Les précurseurs de la descente de canyon
Les hommes du culte : « les oratores »
Le culte des eaux est sans doute parmi les plus anciens. Comme le souligne l’historien Camille Jullian : « Le culte des sources saintes en Gaule remonte à l’époque ligure, toutes ces sources ayant été alors aux yeux de nos ancêtres des esprits ou des génies, des dieux ou des déesses. La source est le lieu sacré par excellence, parce qu’elle est un commencement, une naissance immaculée, une création divine ; aussi bien est-elle placée sous le patronage d’un dieu ou d’une déesse. »
Les hommes du travail : « les laboratores »
Je me rappelle, lorsque j’étais enfant, des dizaines de canaux d’irrigation, construits parfois au moyen de prouesses techniques inouïes, qui servaient à irriguer le moindre lopin de terre. Durant l’été, les parties basses des canyons et des rivières étaient asséchées. Ce n’est qu’au prix d’une réglementation stricte que les heures d’arrosage étaient attribuées.
Une autre utilisation historique du canyon de la Maglia consistait à construire des barrages temporaires pour accumuler des troncs d’arbres. La retenue d’eau, une fois libérée d’un coup, permettait de charrier le bois par flottage sur plusieurs kilomètres.
Les hommes de la pêche et l’avènement du loisir
Les toutes premières sociétés de pêche locales se forment dans les années 1880. Leur but originel est triple :
Surveiller les rivières et lutter activement contre le braconnage.
Repeupler les cours d’eau grâce aux progrès de la pisciculture moderne et de la reproduction artificielle de la truite (popularisée vers 1850).
Organiser les premiers concours de pêche de loisir.
🌊 De la spéléologie au canyoning moderne
Nous partageons aujourd’hui les canyons avec les pêcheurs, dont les plus téméraires se sont aventurés dans la Clue de la Maglia dès le début du XXe siècle. Avant de devenir guide de canyoning, je pêchais moi-même régulièrement dans la Maglia ainsi que dans la Bendola.
En 1888, Édouard-Alfred Martel (père de la spéléologie moderne) réalise la traversée de la grotte de Bramabiau, une rivière souterraine entrecoupée de cascades. Un véritable précurseur !
En 1963, la Fédération Française de Spéléologie est créée, et les spéléologues continuent d’explorer les canyons avec une passion dévorante. Mais c’est véritablement à travers le topo-guide de Jean-Paul Pontroué, « Les canyons de Sierra de Guara » publié en 1980, que le grand public découvre l’activité. Dès lors, la descente de canyon ne cessera de gagner en popularité.
Patrice Tordjman, Jean-François Godart, Bernard Piart, Franck Tessier, Michel Douat, Alain Cutullic et Guy Quer organisent ensuite une série de stages qui débouchent sur la réalisation du premier cursus de moniteur de descente de canyon en mai 1991. Aux journées d’études de cette même année sont établies les premières « recommandations canyon ». Signées par les présidents des trois Fédérations complices, elles seront largement diffusées par le Ministère de la Jeunesse et des Sports dès 1992, actant le premier texte officiel régissant l’activité.
Chronique d’une descente annoncée
1980 : je viens de finir mon service à l’hôpital. Mon ami, le Docteur Bernard Dumontet, m’invite à parcourir le canyon de la Maglia le lendemain. Je venais tout juste de décrocher mon Brevet d’État d’Alpinisme en compagnie de Patrick Berhault et Patrick Edlinger — à qui je tiens à rendre un vibrant hommage ici.
Je me rappelle de cette première descente comme si c’était hier. Depuis, j’ai dû la parcourir des centaines de fois ! Ce n’est qu’en 1988 que j’y ai guidé mes premiers clients, avant qu’en 1990, cette activité de pleine nature ne devienne mon métier à part entière.
🧠 Psychologie de l’eau vive : le saut en canyon et l’ordalie
Mettre en miroir le saut en canyoning et l’ordalie historique, c’est toucher du doigt l’essence même de l’engagement en eau vive. Bien que le canyonisme moderne soit une activité de loisir encadrée et hautement technique, la psychologie du saut réveille des mécanismes archaïques fascinants.
1. L’instant du saut : le « Jugement » et le lâcher-prise
L’essence de l’ordalie médiévale repose sur l’abandon du verdict à une puissance supérieure. Une fois l’impulsion donnée, l’humain n’a plus aucun contrôle :
Le point de non-retour : Dès que les pieds quittent le rocher, la gravité prend le relais. C’est une micro-éternité de soumission absolue aux lois de la physique.
Le verdict de la vasque : L’eau devient le révélateur. La réception doit être précise, et l’émersion finale sonne comme une libération.
2. S’en remettre aux éléments pour se sentir vivant
Le sociologue David Le Breton a largement théorisé le concept d’ordalie moderne à travers les sports de montagne. Selon lui, dans une société hyper-sécurisée, l’homme contemporain recrée ses propres défis ordaliques pour redonner du sens à son existence.
Sauter d’une falaise dans une vasque profonde, c’est poser une question existentielle au vide. En ressortant indemne de l’écume, le pratiquant reçoit une éclatante confirmation de sa propre vitalité.
Le canyoning se déroule dans un milieu originel, sauvage et parfois impressionnant (eau fraîche, encaissements sombres). Le saut y prend une dimension presque baptismale : on plonge dans le chaos des remous pour en ressortir lavé, régénéré et grandi.
Dans la clue, face à un obstacle majeur (comme les grands sauts de la Maglia ou de la Barbaira en Italie), la trajectoire émotionnelle reste identique. Si le guide de canyoning moderne remplace aujourd’hui le prêtre médiéval pour s’assurer que les conditions de sécurité excluent le hasard tragique, la charge symbolique demeure intacte. Sauter en canyon, c’est accepter de traverser un instant de vulnérabilité absolue pour s’offrir, à l’arrivée, une victoire thérapeutique sur ses propres peurs. Une ordalie consentie, laïque et profondément vivante.